Numéro #9 – L’autorité en démocratie

« L’autorité en démocratie », Germinal #9, avril 2025, dir. Jean-François Chanet, Cédric Moreau de Bellaing

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Les transformations de l’autorité – Edito 

Jean-François Chanet et Cédric Moreau de Bellaing

Face à la déploration néoréactionnaire d’une supposée disparition de l’autorité, ce numéro s’emploie à envisager les transformations du rapport à l’autorité dans la perspective d’un socialisme du présent qui consiste à analyser les demandes d’autorité sans en présupposer de conception d’emblée normative. Plutôt qu’à un affaiblissement de l’autorité, nous assistons à la détermination d’un rapport critique à celle-ci qui en renforce la légitimité. Plutôt que l’exercice unilatéral d’un pouvoir asymétrique, l’autorité apparaît comme une forme de distinction légitime fondée sur l’exigence de coordination et de pédagogie nécessaire à l’émancipation individuelle et collective.

 

La critique socialiste de l’autorité et sa refondation

Entretien avec Marion Fontaine et Christophe Prochasson

Comment le socialisme en tant que pensée de l’organisation du travail et du dépassement de la propriété privée des moyens de production a-t-il contribué au développement d’un rapport critique à l’autorité ? À rebours de l’idée d’une approche toujours critique de l’autorité, le socialisme apparaît davantage comme une matrice de sa redéfinition au travers de la dynamique de démocratisation de la société. Ce rapport critique à l’autorité n’est pourtant pas sans ambiguïté et n’a pas toujours été central dans l’histoire du socialisme et du mouvement ouvrier. À cet égard, il constitue un enjeu résolument contemporain.

 

L’échec de la portée autoritaire du « socialisme d’État » bismarckien et la démocratisation par les assurances sociales

Nathan Cazeneuve

L’institution d’un système d’assurances sociales nationales obligatoires dans les années 1880 par les gouvernements de Bismarck est souvent considérée comme une manifestation de la fondation autoritaire de l’État social considéré comme un moyen de contrôle social. Pour autant, la dynamique de démocratisation portée par les assurances sociales a constitué, au contraire, un vecteur de remise en cause de l’autoritarisme politique.

 

Aide ou contrôle social ? L’autorité des assistantes sociales face aux classes populaires au XXe siècle

Lola Zappi

Deux visions discordantes de l’assistante sociale coexistent dans l’imaginaire collectif. L’une, idéalisée, fait d’elle l’incarnation de l’aide aux plus démunis, l’autre la conçoit comme une figure tutélaire coercitive, exerçant un contrôle social sur les classes populaires. L’histoire de l’assistance sociale apparaît comme un reflet des ambiguïtés de l’État social autant que sa professionnalisation et sa laïcisation permettent d’en saisir la démocratisation.

 

Perdre le contact direct ? Les « relations humaines » allemandes face à la crise économique mondiale, 1931

Jakob Fesenbeckh

Au début des années 1930, de jeunes entrepreneurs allemands propagent une critique de la rationalisation tayloriste qui nourrit un diagnostic managérial de crise de l’autorité dans l’entreprise. Opposés à la démocratisation de l’entreprise et soucieux d’assurer la cohésion de la « communauté d’entreprise », ces praticiens de l’économie mettent en avant le rôle du chef (Führer) dans l’organisation du travail. Cette version du discours managérial des « relations humaines » donne ainsi à voir un cas pathologique où la modernisation liée à la division du travail est envisagée au travers de modalités d’intégration issues de la culture d’autorité militaire.

 

Doit-on dire l’autorité ou les autorités ? Le renoncement à celle de commandement

Yves Cohen

Si le XXe siècle fut en partie le siècle de l’autoritarisme, l’évolution du rapport à l’autorité sur le temps long est marquée par le dépassement de la réduction de la notion d’autorité à celle de commandement. Les catégories d’analyse des sciences sociales demeurent pourtant souvent centrées sur une telle acception de l’autorité. C’est au contraire en envisageant la pluralité des formes d’autorité, au-delà de celle de commandement, que l’étude du rapport d’autorité permet de dégager la tendance à la démocratisation de l’autorité dont la légitimité tend à se fonder sur la contribution pratique au collectif égalitaire.

 

Le taylorisme, un horizon

Lucie Rondeau du Noyer

Alors même que les méthodes de management élaborées par Frederick W. Taylor au début du XXe siècle sont de moins en moins utilisées dans nos sociétés désindustrialisées, la catégorie de « taylorisme » continue à être amplement mobilisée pour désigner les principes qui organisent le monde du travail au XXIe siècle. La preuve qu’il est aussi difficile d’imaginer la fin du taylorisme que celle du capitalisme ?

 

L’autorité à l’école et son instrumentalisation politique

Bruno Robbes

De quelle crise de l’autorité l’école souffre-t-elle ? Si les discours politiques mobilisent sans cesse la question de l’autorité dans l’éducation et à l’école, ce n’est pas tant que celle-ci y aurait disparu mais qu’elle s’y transforme en même temps que nos sociétés se complexifient, non sans difficultés. Poser la question de l’autorité suppose ainsi de se détacher de sa conception comme seule contrainte pour l’aborder comme une responsabilité statutaire, une autorisation personnelle et une capacité fonctionnelle.

 

La direction d’école, ou la difficile conjugaison entre autorité et autonomie

Jean-François Chanet

Depuis 2021, la responsabilité de la direction d’école est rattachée à la notion incertaine d’« autorité fonctionnelle ». Considérée par les syndicats comme une manière de faire entrer dans l’exercice de la direction d’école une fonction managériale étrangère à la tradition du primus inter pares, cette évolution souligne les difficultés actuelles à définir le statut des directeurs d’école dont les responsabilités sont cependant croissantes sans faire l’objet d’une reconnaissance suffisante. Cette spécificité du statut du directeur d’école peut ainsi aider à penser l’autorité en lien avec l’exercice des fonctions professionnelles autant qu’elle souligne les difficultés de la réforme de l’institution scolaire.

 

Éducation alternative et éducation socialiste

Cédric Moreau de Bellaing

Les réactions à une expérimentation pédagogique menée par Céline Alvarez dans une école primaire de Gennevilliers permettent de dégager les différentes tendances idéologiques qui accompagnent les débats sur les formes d’éducation alternative. Si l’expérimentation se fonde sur une approche neuro-cognitiviste qui la rattache à une conception infra-sociologique de l’individu, l’expression des attentes vis-à-vis de l’expérimentation permet cependant d’envisager de manière sociologique la transformation du rapport à l’autorité autour d’une exigence croissante de prise en considération des aspirations à la compréhension de son fondement normatif de celles et ceux sur lesquels elle s’exerce.

 

Fonctions des sanctions pénales : témoignages de juges des enfants

Témoignages de Catherine Sultan, Kim Reuflet et Étienne Lauret

Le juge des enfants est un magistrat de l’ordre judiciaire spécialisé dans la prise en charge des mineurs. Dans le champ de l’enfance en danger, il ordonne et assure le suivi de mesures d’assistances éducatives, qui peuvent prendre la forme de mesures d’accompagnement depuis le domicile ou de mesures de placement des mineurs. Il intervient également dans le champ de l’enfance délinquante, où il a la charge du jugement des infractions commises par les mineurs. Dans ce cadre, il ordonne notamment des mesures éducatives confiées au service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Ce dernier champ a connu de récents bouleversements, avec l’entrée en vigueur le 30 septembre 2021 du code de la justice pénale des mineurs, qui a entièrement refondu l’architecture de la procédure pénale applicable aux mineurs.

 

Sauver l’autorité policière d’elle-même (et de quelques autres) ?

Cédric Moreau de Bellaing

Comment expliquer la perception durable d’une crise de l’autorité par une partie des forces de l’ordre ? L’attente d’autorité et sa critique dans la pratique des contrôles d’identité permettent d’identifier que plutôt qu’une crise de l’autorité, les pratiques professionnelles du maintien de l’ordre sont amenées à évoluer sous l’effet des aspirations à l’égalité. Sans remettre en cause la fonction des forces de l’ordre, celle-ci fait d’une réflexion critique sur les pratiques de maintien de l’ordre un élément normal de leur exercice.

 

Expériences vécues du corps enceint : une critique féministe de l’autorité médicale

Entretien avec Camille Froidevaux-Metterie

Comment l’exercice de l’autorité médicale a-t-il pu constituer un vecteur de domination des femmes par la mise à distance hygiéniste des « expériences vécues du corps enceint ». À partir des conflits de savoir liés à l’expérience de la grossesse, Camille Froidevaux-Metterie met en avant la manière dont la médicalisation de l’accouchement constitue un lieu fécond pour penser les transformations de l’autorité à partir de la dynamique d’égalisation dont le féminisme est porteur.

 

Les transformations de l’autorité médicale par les parcours de soins de la fin de vie

Entretien avec Michèle Levy-Soussan

Comment le développement les parcours de soins de la fin de vie, permettent-ils d’envisager les transformations de l’autorité médicale ? En revenant sur son expérience de médecin dans une unité de soin palliatif, Michèle Levy-Soussan interroge la manière dont les pratiques et les décisions médicales sont amenées à se fonder sur le vécu du patient et de son entourage. Ces évolutions conduisent aussi à spécifier la fonction de l’autorité professionnelle médicale face aux approches utilitaristes de la médecine, ainsi qu’à envisager l’exercice collectif et coopératif de cette autorité entre les différentes spécialités médicales.

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