Édito, Ce que peut la gauche, octobre 2020

 

Lorsque les Français se rendront aux urnes en mai 2022 au second tour de l’élection présidentielle – pour ceux, toutefois, qui s’y rendront – ils auront très probablement le choix, entre deux, et seulement deux modèles de société. Ils devront décider entre reconduire les politiques néolibérales qui dominent pour l’instant, ou permettre l’arrivée au pouvoir des forces nationalistes. D’un côté, signer pour cinq années supplémentaires d’ouverture à une globalisation socialement, écologiquement et culturellement destructrice ; de l’autre, laisser les mains quasiment libres, puisque c’est le lot de la Vème République, à des idéologues réactionnaires, au racisme modérément implicite, qui dénatureront l’identité même de la France qu’ils prétendent défendre, sans parler d’une République qu’en vérité ils ont toujours méprisée. Ce constat n’étonnera personne : mais n’est-ce pas précisément cela qui devrait nous interpeller ?

 

Il n’est qu’à voir l’ampleur de la contestation que le néolibéralisme soulève pour se rendre compte de sa profonde faiblesse. Le sentiment d’exclusion ne cesse de progresser et de renforcer une fracturation sociale de plus en plus profonde et violente. Le chômage de masse, la précarité de l’emploi, l’augmentation des inégalités sociales et territoriales en constituent les principaux vecteurs. L’évolution dramatique de la crise environnementale est un signe supplémentaire de l’absence de viabilité d’un tel modèle qui en plus de produire d’importants déséquilibres sociaux, détruit chaque jour davantage la planète.

 

Les conséquences directement politiques du triomphe du néolibéralisme n’en sont pas moins inquiétantes. Partout dans le monde occidental les populismes réactionnaires imposent, sur fond de critique de nos institutions et du juste constat de la sécession des élites, un discours qui peine à cacher derrière ses accents plébéiens un autoritarisme réactionnaire et identitaire. La « reprise en main » de nos sociétés dont ces autocrates se veulent les maîtres d’œuvre ne fait que renforcer le mal qu’elle entend guérir. Comment sérieusement penser que bafouer les libertés politiques, mépriser le débat public, répandre la haine de l’étranger et détruire encore davantage la planète contribuera à renforcer nos sociétés plutôt qu’à accélérer les dynamiques de délitement auxquelles elles sont aujourd’hui en proie ?

 

Il ne faut cependant pas s’y méprendre, la force du populisme de droite qui s’impose aujourd’hui est également sa limite : sa dynamique est principalement réactionnaire. Voilà l’un des symptômes les plus visibles de la crise que traversent nos sociétés. La prédominance croissante du discours néolibéral ces quarante dernières années et la faiblesse du discours de gauche en sont les causes principales. L’un a été la matrice de la construction d’une société de marché mondialisée peu soucieuse des structures et médiations sociales, quand l’autre s’est montré incapable d’y opposer une alternative concrète, allant jusqu’à abandonner son ambition de transformation et à jouer le rôle de béquille de l’ordre établi, confortant l’entre-soi des élites pour le plus grand confort moral des gens « éduqués », qui s’étonnent aujourd’hui d’entendre le peuple manifester bruyamment son sentiment d’exclusion, des ronds-points aux banlieues. Enfin, aucun des deux n’a su envisager la question climatique avec pertinence. Pourtant, la crise environnementale, parce qu’elle produira des inégalités et des conflits d’un type nouveau et fragilisera d’abord les plus démunis, impose un changement radical de nos modèles de société. C’est bien la crise écologique et ses conséquences désastreuses qui sonnent aujourd’hui le glas de nos manières de produire, de consommer, de faire et penser la politique.

 

Si la gauche a abandonné les souffrances du peuple aux réactionnaires, c’est faute d’avoir su apporter une réponse à la mondialisation qui progresse depuis quarante ans grâce à l’abaissement généralisé des barrières douanières et l’augmentation inédite de la production mondiale – avec l’hospitalité pour les investissements et les frontières pour les personnes. Les promesses séduisantes de la globalisation économique nous ont fait payer une amélioration notable des conditions matérielles de nos sociétés au prix de la considération de la justice sociale et humaine dans les rapports de production. Le confort matériel des « gagnants » repose, d’un côté, sur la destruction des médiations et des compromis sociaux qui assuraient depuis l’après-guerre la stabilité relative de nos démocraties libérales, et de l’autre, sur la prolifération d’un capitalisme sauvage dans les pays en développement, qui ne recule pas toujours devant le recours à de nouvelles formes d’esclavage. Il suffit de constater l’ampleur des phénomènes de désindustrialisation, de métropolisation, de mise en concurrence des systèmes sociaux tout autant que la crise des corps intermédiaires qui en résulte largement, pour se rendre compte de la réalité de cette dynamique.

 

Il est également raisonnable de penser que nous ne sommes qu’aux balbutiements de cette recomposition dans la mesure où la crise écologique sape les fondements de l’organisation actuelle de nos modèles sociaux construits sur la possibilité d’une croissance infinie et sur l’extrême faiblesse du coût de l’énergie. Une des tâches les plus fondamentales et les plus pressantes de la gauche, historiquement productiviste, est aujourd’hui de parvenir à penser et à défendre une transition écologique ambitieuse qui ne soit pas une politique du moindre mal, mais un moyen de créer de nouvelles solidarités et de limiter l’emprise du marché sur la société.

 

À cet égard la crise contemporaine de la démocratie libérale est d’abord et avant tout celle de la démocratie sociale, c’est-à-dire des compromis et des institutions qui assurent une régulation et une limitation du marché à partir des revendications et des dynamiques sociales. Ces institutions sont essentielles dans une économie de marché, elles sont ce qui permet à nos sociétés complexes d’articuler la pluralité des revendications de justice et de trouver de nouveaux équilibres face à la rapidité des mutations qui les affectent telles que la désindustrialisation, la numérisation de nos pratiques, autant d’enjeux liés eux-mêmes à la question écologique. Sans ces institutions sociales, la République, la culture civique et démocratique qui depuis plus de deux siècles constituent le ferment du lien et de l’émancipation sociale, restent lettre morte, simples déclarations d’intention abstraites que tous les partis revendiquent.

 

Si la gauche entend porter la profonde transformation dont nos sociétés ont besoin pour sortir d’un statu quo destructeur et éviter la tentation du nationalisme identitaire, elle doit réinvestir pleinement l’ambition d’une solidarité portée par les institutions de la nation que les mutations engendrées par la mondialisation ont profondément abîmées. La réduction des inégalités, la transformation écologique et la justice sociale ne pourront se faire sans un État aussi fort et stratège que démocratique.

 

C’est de ces mutations structurelles qui ont redéfini la forme sociale des États-nations européens et dont le supposé « retour des nations » est un symptôme, que ce premier numéro entend traiter. Loin de ses instrumentalisations identitaires et bellicistes, la nation est avant tout une forme de société politique qui au fil des siècles et de configurations sociales et institutionnelles successives a donné naissance à la démocratie sociale. Plus que le retour des nations qui n’est qu’un effet de perception, la persistance du fait national doit être nettement distinguée des discours identitaires et nationalistes qui s’y attachent. Penser la réalité historique de la nation à partir de la formation des institutions de la démocratie sociale invite donc à penser la nation contre le nationalisme.

 

La crise que traversent aujourd’hui les nations démocratiques est avant tout celle d’une inadéquation des institutions politiques et économiques avec les dynamiques sociales et environnementales à l’œuvre. Pour le dire concrètement, la mondialisation a remis en cause la pérennité des institutions qui assuraient la solidarité nationale, qu’il s’agisse du droit du travail, de la fiscalité et des principaux leviers des politiques économiques de l’État.

 

L’enjeu de cette réflexion est donc de remettre au cœur du discours politique la nécessité de réordonner la sphère économique au social et à l’environnemental, condition sine qua non d’une société juste, stable et puissante. Les nations doivent en être les principaux artisans au travers d’un mouvement de réaffirmation de la puissance publique et de démocratisation des structures sociales ainsi que de coopération internationale, notamment au niveau européen.

 

Depuis plusieurs décennies la gauche a largement négligé cette dimension constitutive de la nation au profit d’un discours porté sur l’extension des droits individuels. Convaincue que les fruits économiques de la mondialisation permettraient de sauver à moindre frais un système social jugé de plus en plus fragile, la gauche a relégué la nation au rang des reliques de l’histoire et s’est progressivement convertie à un libéralisme qui se voulait progressiste. C’était faire preuve de cécité, oublier que les principaux mécanismes de solidarité étaient encore mis en œuvre dans le cadre de l’État-nation et ne pas constater que plus la mondialisation progressait – et avec elle la destruction du tissu productif français –, plus le diagnostic s’aggravait.

 

L’urgence de l’action tient également au fait que la crise contemporaine de la démocratie sociale est d’autant plus inquiétante que la fin des compromis sociaux hérités des Trente glorieuses s’accompagne d’une évolution culturelle majeure qu’est le passage d’une société industrielle à une société de marché. Alors que la violence du développement de la société industrielle avait donné lieu à la constitution de groupes sociaux conscients de l’importance de la solidarité, comme en témoignent l’ampleur des mouvements socialistes et communistes, et avait mis en évidence la nécessité de limiter strictement la sphère du marché, y compris dans l’organisation de la production, l’avènement d’une société de marché auquel nous assistons aujourd’hui se manifeste par l’affirmation de l’argent et de l’individualisme comme valeurs prédominantes. Les structures les plus fondamentales de la vie sociale sont remises en cause au nom du marché et de la liberté individuelle : les nations semblent impuissantes dans la mondialisation ; l’appartenance professionnelle tend à disparaître avec la généralisation de la précarité de l’emploi ; les centres-villes des communes se vident au profit du périurbain et les quartiers sont laissés à l’abandon au moment même où les métropoles ne cessent de se gentrifier ; le jeu de la carte scolaire, systématiquement détournée, accouche de l’école à la carte et de la république des entre soi ; les interactions humaines, des rapports de bon voisinage à la sexualité, sont de plus en plus soumises à des algorithmes qui gèrent le « capital social » des individus pour les mettre en relation selon le jeu de l’offre et de la demande ; quant à ceux dont la maladie ou la vieillesse ont fini de dissiper ce capital, ou dont le handicap n’en a jamais permis l’accumulation, on s’applique à les cloîtrer dans des endroits où l’on sera sûr de ne pas les voir, afin d’éviter de songer qu’ils sont le futur de chacun d’entre nous.

 

Face à cette dynamique sinistre ce n’est plus une société industrielle mais écologique qu’il nous faut aujourd’hui construire. Or, c’est précisément la dimension « écologique » du fait social que la généralisation de la logique de contrat entre volontés individuelles vient ruiner. Elle tranche les relations évidentes et spontanées entre personnes, familles, groupes sociaux et institutions, de sorte qu’il n’y a plus de maison commune où chacun trouve sa place. Le no society est un produit, et non un donné, qui devient réel. Mais cette destruction sociale engendre par contrecoup un retour du refoulé anthropologique. Il n’y a pas de pure société d’individus, car l’individu est une abstraction qui, en réalité, ne vit pas seule. Sur les ruines de l’espace socio-culturel commun, se reforment alors, comme des champignons de petites tribus homogènes, de petits communautarismes rassemblant des individus semblables. C’est ce que l’extrême droite populiste a compris : elle n’est plus antimoderne, mais elle se donne désormais pour objectif de rassembler la tribu majoritaire, celle de la population blanche périphérique et déclassée, celle des « perdants ». L’« identité » sur laquelle elle propose d’opérer ce rassemblement n’est donc pas un donné, mais un plus petit dénominateur commun qui puisse exciter et fédérer des ressentiments individuels. Elle prétend pourfendre le communautarisme, et en réalité elle consiste en un communautarisme de la majorité qui prospère sur l’atomisation de la société. Ne pas s’opposer à la logique du marché, c’est s’exposer, un peu plus à chaque élection, à un retour du refoulé anthropologique sous la forme du populisme identitaire, comme cela s’est produit en 2016 dans la grande démocratie américaine.

 

Face à cette situation et aux périls qui s’annoncent, nous, intellectuels, citoyens et acteurs politiques de gauche ne pouvons nous résigner au triomphe de la violence et appelons de nos vœux l’émergence d’une alternative sérieuse capable de faire vivre l’exigence de solidarité et d’émancipation. L’ambition de la présente revue est ainsi de contribuer, dans le domaine intellectuel, à offrir un espace de dialogue et de rassemblement des traditions socialistes, écologistes, républicaines et populaires, afin que puisse exister une alternative au néolibéralisme et à la prise du pouvoir par l’extrême droite.

 

Cette ambition passe moins par un refus que par l’affirmation d’un programme de travail précis, nécessaire pour remédier à l’impuissance de la critique. Si la gauche a échoué au point de ne plus occuper qu’une place marginale dans le débat public, c’est que la grande majorité de ses représentants se sont convertis à un néolibéralisme bon teint, que ce soit par commodité ou par conviction, quand les autres gagnés par des tendances anarchistes, se perdaient dans des guerres picrocholines entre fractions de groupuscules, presque heureux de faire le jeu de ceux qu’ils prétendaient combattre en désignant l’État comme la cause de tous nos maux. Progressivement, la question des inégalités, du travail, de l’organisation de la production et des principes de solidarité qui assurent le lien social a laissé place à une politique du moindre mal, fondée essentiellement sur l’approfondissement des institutions de la mondialisation libérale et sur une politique de l’offre en guise de seule politique sociale.

 

En abandonnant son ambition de transformation et son exigence historique d’analyse socioéconomique, le socialisme s’est vidé de sa force, de sa raison d’être pour ne plus consister qu’en un ensemble de slogans vides, en une moraline sans caractère. À en croire certains, le plus sage, le plus raisonnable, le plus responsable aurait été d’abandonner la question sociale, trop complexe, trop explosive, et d’assumer une rupture avec les classes populaires face auxquelles on ne pouvait de toute façon plus rien, pour ne plus se faire l’écho que des revendications sociétales, certes légitimes, mais insuffisantes à constituer une politique lorsqu’elles se limitent à la grammaire des droits subjectifs. Autant s’avouer vaincu !

 

Nous ne pouvons nous résigner à une telle capitulation, c’est pourquoi nous souhaitons ici renouer avec l’histoire et l’ambition du socialisme, entendu à la fois comme une économie politique, c’est-à-dire une théorie du système des institutions sociales, et une théorie de la justice sociale. Ce n’est qu’en se situant à ce niveau de discours que nous pouvons espérer porter une alternative crédible et efficace au néolibéralisme et au nationalisme. Face au libre-échange, affirmons la nécessité de la régulation du marché à partir de critères sociaux et environnementaux, face à la rengaine de la libre-concurrence, défendons la nécessité de la socialisation de l’économie et de la limitation de la sphère du marché, face aux dogmes budgétaires, redonnons toute son importance à la puissance et aux services publics, notamment pour affronter la crise environnementale.

 

Si nous puisons dans toutes les traditions les plus fécondes de l’histoire des forces de progrès, notre horizon n’est ni nostalgique, ni mélancolique. Le monde vit actuellement des transformations irréversibles, non seulement sur le plan économique et social, mais plus encore sur le plan anthropologique et communicationnel. L’Histoire ne repasse pas les plats et ne ressuscite pas les morts. Le socialisme et la République n’auront de sens qu’à la condition de s’extraire de tout passéisme et d’accepter d’affronter, avec courage et imagination, les défis du présent. De nombreux points d’appui existent dans notre société pour renouer avec une dynamique d’extension des principes de liberté et d’égalité. C’est à partir de ces derniers qu’il faudra construire ce grand projet collectif qu’on appelle la République.

 

Ne cédons pas non plus à la croyance morale selon laquelle l’individu se suffirait à lui-même : sa dignité repose avant tout sur son existence sociale et son inscription environnementale, c’est à partir d’elle seulement que le discours des droits trouve sa force et non pas lorsque la revendication de la liberté individuelle vient s’opposer aux responsabilités et aux droits sociaux. Investir le socialisme c’est donc aussi assumer un ordre de principes et de valeurs, celui de la primauté de la solidarité sur l’atomisation individuelle, de la justice et du bien commun sur le marché. Le socialisme écologique qu’il nous faut aujourd’hui construire, peut ainsi apporter une réponse pertinente aux trois impasses que sont le nationalisme, le libéralisme et l’anthropocentrisme. Il oppose à l’individualisme libéral, à l’essentialisme nationaliste et à la conception instrumentale de la nature propre au naturalisme moderne, la considération des solidarités qui assurent la vie commune des hommes et leur inscription vertueuse dans leur environnement. De même que la perspective libérale a ignoré les processus de socialisation qui informent l’individu et les acteurs économiques, l’anthropocentrisme s’est évertué à nier les relations à l’œuvre entre l’homme et son environnement. Ces solidarités ne sont pas immuables, elles ne sont ni ethniques ni fondées sur le seul héritage culturel comme voudraient nous le faire croire la droite nationaliste, elles sont nécessaires à une vie digne mais ne sont pas toujours déjà là, elles se construisent sans cesse, à même le tissu social, au sein d’institutions et par l’action déterminée des hommes.

 

C’est à cette œuvre patiente et exigeante, souvent méprisée, à rebours de la force de l’opinion et de l’ineptie des pamphlétaires, que nous souhaitons apporter ici une modeste mais nécessaire contribution et tâcher de faire vivre une belle ambition pour nos sociétés, celle du socialisme écologique et républicain.