[Bulletin #3] Manger vert

Cet article de Marc Dufumier est le premier texte de notre bulletin #3 « Manger vert ». Il sera suivi d’un entretien avec Pierre-Emmanuel Dillot, éleveur, et Mathieu Courgeau, président de Pour une autre PAC ! 

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Le constat est accablant : l’agriculture française dont on loue encore parfois la contribution positive à notre balance commerciale extérieure ne parvient plus aujourd’hui à assurer des revenus décents à notre paysannerie. Pour la plupart endettés jusqu’au cou et soumis à un travail harassant, nos agriculteurs s’interrogent à juste titre sur leur devenir : ne risquent-ils pas de tomber prochainement en faillite et de devoir renoncer à leur métier avant même de partir à la retraite ? De quels revenus pourront-ils alors disposer ? Et qui pourrait donc reprendre leurs exploitations agricoles dans lesquelles ils ont tant investi ? Avec un agriculteur qui se tue en moyenne tous les deux jours, le taux de suicides, en relation au nombre d’actifs au travail, est de 20% supérieur à la moyenne nationale dans la profession agricole.

Cette crise de l’agriculture française concerne tout particulièrement les filières de production bas de gamme : poulets de chair de moins de 40 jours, charcuterie non labellisée, poudre de lait, viandes rouges, sucre blanc, céréales, etc. Il s’agit malheureusement d’une situation structurelle qui ne résulte pas seulement des droits de douane imposés par Donald Trump sur l’importation de nos fromages, vins et spiritueux, ni de l’embargo russe ordonné sur certaines de nos exportations agricoles. Elle découle en effet bien davantage de choix de techniques et de productions erronés.

Le problème est que dans le contexte d’une mondialisation croissante des échanges de produits agricoles et alimentaires, ces choix ont été bien souvent le résultat de décisions microéconomiques justes et rationnelles, mais dont les conséquences économiques, sociales, sanitaires et environnementales, se révèlent néfastes à plus grande échelle. Soumis à une concurrence de plus en plus féroce sur les marchés nationaux et internationaux des produits agricoles et alimentaires, nos agriculteurs ont été souvent condamnés à      prendre des décisions individuelles qui sont allées finalement à l’encontre des intérêts du plus grand nombre d’entre eux et de ceux des consommateurs.

Nos agriculteurs ont été en effet pour la plupart contraints de s’équiper en infrastructures et matériels très coûteux, de façon à accroître toujours davantage la productivité de leur travail et à répondre aux exigences de standardisation des industries agro-alimentaires et de la grande distribution. De plus en plus mécanisée, motorisée, robotisée et “chimisée”, notre agriculture s’est, il est vrai, très vite avérée capable de produire massivement à de moindres coûts monétaires. Tant et si bien que la part de l’alimentation dans le budget des ménages est passée en moyenne de 30 à 14% entre 1950 et aujourd’hui.

Déficitaire au lendemain de la Seconde guerre mondiale, notre balance commerciale agricole présente désormais un excédent qui paraît relativement honorable (de 9 à 10 milliards d’euros par an en moyenne). Mais celui-ci ne provient que pour très peu des excédents de produits bas de gamme que nous peinons à exporter vers les pays du Sud avec pour effet de ruiner leurs paysanneries qui ne travaillent qu’avec des outils manuels ou attelés. Il résulte en fait bien davantage de produits de terroirs à haute valeur ajoutée (vins d‘appellation d’origine protégée, spiritueux, fromages, foie gras, etc.) ne concernant qu’un nombre relativement limité d’exploitations agricoles.

La France des mille et un terroirs dont la surface moyenne des exploitations reste encore bien inférieure à 100 hectares n’a en réalité aucun avantage compétitif pour espérer rester ou devenir compétitive en fournissant toujours davantage de produits standards au moyen d’une agriculture industrielle fondée sur des systèmes de culture ou d’élevage spécialisés produisant à grande échelle. Comment nos poulets et porcs élevés en espaces confinés et nourris avec du maïs et du soja brésilien pourraient-ils devenir compétitifs avec des volailles et cochons élevés produits à bien plus grande échelle au Brésil avec une main-d’œuvre bien moins rémunérée ?

Quel avenir pourrait avoir notre poudre de lait destinée à l’exportation vers la Chine en concurrence avec les très grands domaines laitiers de Nouvelle Zélande où du fait de moindres contraintes climatiques, il n’est pas besoin d’investir grandement dans la production de foin et d’ensilage ? Comment nos blés à 90 quintaux à l’hectare destinés à être exportés vers l’Algérie et l’Egypte, pauvres en protéines et coûteux en engrais de synthèse et produits pesticides, pourraient-ils rivaliser avec des blés produits à très grande échelle aux USA, en Ukraine ou en Roumanie ?

Et qui pourrait croire que pour produire du sucre ou de l’éthanol en excédent, notre betterave que l’on sait être bien moins efficace que la canne à sucre pour réaliser la photosynthèse et cultivée au sein d’exploitations de taille modeste sous les nuages de nos territoires nordiques, pourrait concourir sans aucun dommage avec les immenses complexes sucriers brésiliens dont la surface est de plusieurs dizaines de milliers d’hectares ? La fermeture d’usines sucrières en France a commencé bien avant l’apparition de la jaunisse de la betterave inoculée par des pucerons dont la prolifération conjoncturelle en 2020 était due à un climat particulièrement doux. C’est bien la betterave produite avec le recours aux néonicotinoïdes qui ne s’avère pas rentable pour nos agriculteurs. Ne nous illusionnons donc surtout pas : accroître toujours davantage les rendements à l’hectare en ayant recours à des intrants chimiques de synthèse de plus en plus coûteux      ne s’avère pas être du tout une option heureuse.

Quant aux protéagineux pour lesquels on n’a jamais établi de protection aux frontières, il nous est depuis déjà longtemps impossible d’être compétitif avec le soja transgénique importé des États-Unis, du Brésil ou d’Argentine, et nous sommes ainsi devenus dépendants de ces importations pour plus des deux tiers de nos besoins en ce qui concerne l’alimentation animale.

Afin d’amortir au plus vite les nouveaux équipements pour l’acquisition desquels ils se sont lourdement endettés, nos agriculteurs ont bien souvent spécialisé exagérément leurs systèmes de production, en ne disposant pour ce faire que d’un nombre très limité de variétés végétales ou races animales à haut potentiel génétique de rendement, mais très sensibles aux éventuels insectes prédateurs et agents pathogènes. D’où le recours à toujours plus de produits phytosanitaires (fongicides, herbicides, insecticides, nématicides, acaricides, etc.) et vétérinaires dont les procédures d’autorisation de mise sur le marché sont de plus en plus sujettes à caution. Avec pour conséquences de très nombreux dommages environnementaux et sanitaires (“externalités négatives”) :

 

– Les pollutions de l’air, de l’eau et des sols, engendrées par l’emploi de ces pesticides, avec des effets délétères sur notre santé ;

– La surmortalité des abeilles mellifères et des autres insectes auxiliaires des cultures : pollinisateurs, prédateurs de ravageurs, etc. ;

– Le recours toujours accru aux énergies fossiles (produits pétroliers et gaz naturel) pour le fonctionnement des tracteurs et des autres engins motorisés, ainsi que pour la fabrication des engrais azotés de synthèse (urée, nitrates d’ammonium, etc.) ;

– La prolifération d’algues vertes sur le littoral ;

– Les émissions croissantes de gaz à effet de serre : gaz carbonique, méthane et protoxyde d’azote ;

– La diminution progressive du taux d’humus dans les sols et ses conséquences sur l’érosion et la perte de fertilité de trop nombreuses terres arables ;

– L’épuisement des eaux de surface et des nappes souterraines pour l’irrigation des plantes cultivées, l’entretien des bâtiments d’élevage et l’abreuvement des troupeaux ;

– La faible résilience de systèmes de production agricole exagérément spécialisés dans le contexte actuel de dérèglement climatique et de volatilité croissante des marchés ;

– Le chômage engendré par la substitution progressive de la main-d’œuvre paysanne par des engins de plus en plus motorisés, robotisés et téléguidés ;

– La présence d’antibiotiques dans la viande, celles de perturbateurs endocriniens dans les fruits et légumes et la moindre qualité nutritionnelle de ces derniers.

 

Tant et si bien que notre alimentation à bas prix nous coûte finalement très cher, car il nous faut désormais purifier davantage l’eau du robinet, retirer les algues vertes du littoral, guérir les patients souffrant de maladies chroniques, réparer les dommages occasionnés par les inondations, etc. Tous ces coûts n’apparaissent pas dans les prix d’achat de nos aliments mais doivent être pris en charge par l’ensemble des contribuables, la sécurité sociale et les gens qui souffrent de maladies chroniques.

Fort heureusement, des paysans innovateurs ont su déjà mettre au point divers systèmes de production agricole adaptés chacun aux conditions locales de leurs différents terroirs et capables de faire un usage intensif des ressources naturelles renouvelables ou pléthoriques (l’énergie solaire et le carbone du gaz carbonique de l’atmosphère pour les besoins de la photosynthèse, l’azote de l’air et les légumineuses pour la fabrication des protéines et la fertilisation biologique des terrains, les éléments minéraux issus de l’altération des roches mères en sous-sol, les eaux pluviales dont on favorise l’infiltration dans les sols, etc.) tout en ayant très peu recours aux ressources épuisables (énergies fossiles, gisements de phosphates, etc.) et aux intrants toxiques.

Ces systèmes visent à maintenir une couverture végétale des terrains la plus étendue et la plus prolongée possible, de façon à intercepter le maximum d’énergie solaire pour les besoins de la photosynthèse. Ils associent étroitement agriculture et élevage de façon à valoriser en circuit court les résidus de culture pour l’alimentation animale et recycler au mieux les déjections animales pour la fabrication de fumiers ou de composts destinés à la fertilisation organique des sols. Le recours à des biostimulants, tels que des bactéries fixatrices d’azote et des spores et mycélium de champignons mycorhiziens, vient en substitution à l’emploi d’engrais de synthèse. L’association de plusieurs espèces et variétés au sein des parcelles multiplie les obstacles naturels à la prolifération des prédateurs et des agents pathogènes nuisibles aux plantes cultivées et évite ainsi l’application de produits pesticides.

Mais ces formes d’agriculture paysannes, très savantes, diversifiées et artisanales, sont aussi bien plus exigeantes en travail que l’agriculture dite “conventionnelle”. Elles sont donc intensives en emplois. Ce qui, bien sûr, en soi, est loin d’être un mal, dans un pays comme le nôtre où le taux de chômage approche les 10% de la population active. Mais cela suppose que nos paysans soient correctement rémunérés pour ce faire. Et c’est tout l’intérêt de l’agriculture biologique de pouvoir bénéficier aujourd’hui de prix plus rémunérateurs en échange du respect d’un cahier des charges particulier et d’une procédure de certification rigoureuse.

Mais l’erreur serait néanmoins d’envisager le développement d’une agriculture française “à deux vitesses”, fournissant des produits biologiques et de terroirs aux gens fortunés et des perturbateurs endocriniens et antibiotiques aux couches sociales les plus modestes. C’est bien toute notre agriculture qui va devoir opérer un virage agroécologique pour garantir la qualité sanitaire de nos aliments et préserver la fertilité de nos écosystèmes. Il nous faut donc au plus vite revoir complètement nos politiques agricoles française et européenne, de façon à réguler davantage les conditions socio-économiques dans lesquelles opèrent nos paysans et les exposer à des modalités de commercialisation bien plus équitables qu’aujourd’hui.

Il devient donc urgent d’envisager les conditions économiques et commerciales dans lesquelles nos agriculteurs pourraient modifier leurs systèmes de culture et d’élevage en plus grande conformité avec l’intérêt du plus grand nombre de citoyens tout en bénéficiant de rapports de prix durablement rémunérateurs et incitatifs. À l’opposé de la politique agricole commune de l’Union européenne qui, par le biais de subventions accordées en proportion des surfaces exploitées, a pour effet d’encourager surtout la mise en œuvre de systèmes de production spécialisés et conduits à très grande échelle.

De façon à mieux répondre aux attentes des consommateurs en termes de qualité gustative et sanitaire, tout en engageant notre agriculture dans une véritable transition écologique et solidaire destinée notamment à éviter les pollutions de l’air, des eaux et des sols, à réduire nos émissions de gaz à effet de serre et à sauvegarder les potentialités productives de nos terroirs sur le long terme, il nous faut impérativement envisager et concevoir une refonte totale de nos politiques agricoles et alimentaires, française et européenne. Avec tout particulièrement :

 

– Une réorientation des subventions de la Politique agricole commune (PAC) actuellement distribuées sous la forme d’aides proportionnelles à la surface exploitée et presque totalement “découplées” de la production, en faveur de l’agriculture biologique et le paiement des services sanitaires et environnementaux que les formes d’agriculture inspirées de l’agroécologie procurent à l’ensemble de la société. Pourraient être ainsi rémunérés la séquestration de carbone dans la biomasse et l’humus des sols, les cultures de légumineuses en substitution de l’importation de soja transgénique et en remplacement des engrais azotés de synthèse, les haies vives destinées à abriter les insectes auxiliaires des cultures (abeilles et autres insectes pollinisateurs, coccinelles, carabes et autres insectes auxiliaires, etc.), le recours aux champignons mycorhiziens comme auxiliaires de la fertilisation minérale, etc. Les paysans qui œuvrent ainsi pour l’intérêt général pourraient être alors correctement rémunérés sans que les consommateurs aient à supporter des prix trop élevés.

– Des taxes à l’importation de graines et tourteaux de soja, afin d’ encourager la      production en France de légumineuses fourragères destinées à nous rendre moins dépendants des importations de soja transgénique et à permettre un recours accru à la fertilisation azotée de nos sols par la voie biologique (avec 2 effets importants : une moindre importation d’énergie fossiles pour la fabrication d’engrais azotés de synthèse et de moindres émissions de protoxyde d’azote).

– L’abandon des exportations à vil prix (prix de dumping) de nos excédents de produits bas de gamme en direction des pays du Sud, de façon à ne plus concurrencer leurs paysanneries sous-équipées, à ne plus provoquer leur faillite et à leur permettre de dégager des revenus suffisants pour nourrir correctement leurs familles et pouvoir investir dans leurs fermes.

– Une taxation des engrais azotés de synthèse dont la fabrication est très coûteuse en énergie fossile et dont l’épandage contribue fortement au réchauffement climatique global (émission de protoxyde d’azote) : une telle mesure inciterait nos agriculteurs à intégrer davantage de légumineuses (dont la France et l’Europe des 27 sont lourdement déficitaires) dans leurs rotations et assolements, avec pour effet de fertiliser nos sols en azote par la voie biologique.

– L’interdiction des insecticides, herbicides, fongicides, acaricides et nématicides, dangereux pour notre santé et pour la biodiversité au sein de nos agroécosystèmes (néonicotinoïdes, glyphosate, etc.).

– L’interdiction de l’emploi d’antibiotiques à titre préventif dans nos élevages, de façon à ce que nous ne soyons plus exposés au phénomène de l’antibiorésistance.

– Des subventions à l’achat de produits issus de l’agriculture biologique pour la restauration collective hors domicile (cantines des écoles, collèges, lycées, entreprises, etc.). Un achat préférentiel de ces produits en circuits courts, à proximité des établissements concernés.

– Des aides à l’établissement d’élevages en plein air et en espaces non confinés.

– Le lancement de campagnes d’éducation civique destinées à améliorer notre alimentation quotidienne de façon à enrayer l’extension de nombreuses maladies chroniques (diabète, obésité, maladies cardiovasculaires, maladies neurodégénératives, cancers hormono-dépendants, etc.) : les cinq fruits et légumes par jour, l’équilibre entre les divers ingrédients (glucides, protéines, vitamines, fibres, minéraux, antioxydants, etc.), recours aux légumes secs riches en fibres, choix d’aliments riches en Omega 3 et dépourvus de perturbateurs endocriniens, etc.

– L’obligation pour tous les établissements d’enseignement supérieur et centres de recherche agronomique de faire de la transition écologique un thème transversal de leurs programmes de formation et de recherche. L’obligation pour l’INRAE de développer bien davantage ses travaux de recherche en agroécologie.

 

Mais ces mesures ne pourront être réellement mise en œuvre que si nous parvenons à remettre en cause les accords commerciaux dit de “libre échange” (CETA, TAFTA, APE, etc.) qui ont en fait pour objectif de mettre en compétition des exploitations agricoles dont les niveaux de productivité du travail sont extrêmement inégaux. Comment les paysanneries des pays du Sud qui ne sont généralement dotées que d’équipements manuels et attelés pourraient-elles supporter la concurrence d’immenses exploitations hautement mécanisées et motorisées, voire robotisées ? Souhaite-t-on vraiment les voir condamnées à rejoindre en masse les bidonvilles et payer éventuellement des passeurs pour tenter de migrer clandestinement vers l’étranger ?

 

Ce sont en fait tous les peuples du monde qui ont intérêt à voir leurs paysanneries vivre et travailler dignement dans leurs propres pays afin de nourrir sainement leurs compatriotes, avec des revenus suffisants pour mettre en valeur les potentialités productives de leurs terroirs avec des systèmes de production durables relevant de l’agroécologie.

 

Agro-économiste, Marc Dufumier est spécialiste des systèmes agraires et de leur évolution, ainsi que de l’étude de l’impact des politiques et des projets de développement sur leur dynamique.

 

Illustration : « Le Champ de blé vert avec cyprès », Vincent van Gogh, 1889. 

 

 

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