Les transformations de l’autorité

Cet article est l’édito du numéro  « L’autorité en démocratie », Germinal #9, avril 2025, dir. Jean-François Chanet, Cédric Moreau de Bellaing

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Dans le flot des déclarations politiques, la déploration d’une crise sans cesse plus profonde de l’autorité fait désormais figure de lieu commun. Les incivilités ordinaires seraient alors les illustrations patentes d’un mal social bien plus profond qui justifierait, au nom des « demandes d’autorité » d’aller jusqu’à remettre en cause – du moins en parole – l’état de droit dont rien n’empêcherait désormais d’affirmer qu’il n’est ni « intangible ni sacré[1] ». Face à ces appels au rétablissement de l’autorité qui fleurissent sur les plateaux de télévision, il est rare que les journalistes éprouvent le besoin de demander une explicitation de ce que recouvre ladite « demande d’autorité ». Il paraît évident que l’expression renvoie au besoin d’ordre et de fermeté que l’idéologie conservatrice contemporaine prétend déceler dans son électorat et, plus largement, dans l’ensemble de la société française. Ce discours est une constante des programmes de l’extrême-droite et de la droite néoréactionnaire ; il consiste fondamentalement à réduire la notion d’autorité à l’exercice d’une asymétrie de pouvoir, réifiée en cela qu’elle n’a pas vocation à être discutée et encore moins contestée, dès lors que son fondement en légitimité tient à une hiérarchie ordonnée dans l’exercice des rapports de pouvoir héritée des temps anciens.

La demande d’autorité néoréactionnaire est donc la projection d’une attente sociale dans une partie de la population, si ce n’est dans sa totalité, et un rappel à l’intangibilité d’autorités naturalisées. Certes, la liste n’en est plus aussi fournie qu’auparavant. Peu de responsables politiques, même les plus conservateurs, se risqueraient aujourd’hui à prétendre publiquement au bien-fondé de l’autorité des hommes sur les femmes, même si celle-ci fait plus que se survivre dans le monde social. S’y maintiennent toutefois en bonne place les relations hiérarchiques au travail, les rapports entre parents et enfants, la situation pédagogique entre enseignants et élèves ou encore les interactions entre policiers et citoyens.

La défense d’une telle conception est à l’évidence réactionnelle : les discours néoréactionnaires font ainsi volontiers de mai 68 le moment historique qui « a imposé le relativisme intellectuel et moral[2] » et fait chuter de leur piédestal les formes traditionnelles d’autorité qu’il conviendrait de restaurer. Ce qui est visé ici, c’est une conception cette fois libérale de l’autorité dont les traits principaux diffèrent indubitablement de l’approche néoréactionnaire. Le principal point distinctif est que le libéralisme produit des effets de dénaturalisation des rapports d’autorité. Non seulement leur fondement peut être discuté et révisé, mais, jusqu’à un certain point, les relations d’autorité doivent par principe susciter de la méfiance dès lors qu’elles sont susceptibles de porter atteinte aux droits de l’individu et à sa liberté. La dégradation de l’autorité en autoritarisme est de ce point de vue une préoccupation majeure du libéralisme, qui entend protéger les personnes de toute emprise injustifiée. Cette protection des individus a néanmoins un pendant, car dans le même temps une autre naturalisation s’opère. Dès lors que les membres des groupes qui composent la société globale sont prioritairement perçus comme des individus porteurs de droits (et de devoirs), les contraintes susceptibles de peser sur eux en raison de leur appartenance à des groupes sont interprétées comme des atteintes qui apparaissent de moins en moins tolérables. Une version maximaliste de la conception libérale de l’autorité tend même à voir dans toute asymétrie résultant de l’appartenance à un groupe le risque d’un rapport de domination et donc comme le lieu possible de l’autoritarisme. Si le libéralisme peut volontiers reconnaître aux individus des compétences charismatiques susceptibles de produire des effets de hiérarchisation entre personnes, il n’en va pas de même avec les normes internes des groupes sociaux et de l’État, toujours suspectes de porter atteinte à l’autonomie des personnes. C’est là, du reste, l’un des signes les plus clairs de l’évolution historique du libéralisme : fils de 1789 en cela comme à d’autres égards, Guizot ou Thiers, qui l’ont incarné dans la France du XIXe siècle, se montraient plus soucieux des moyens d’obtenir que l’organisation sociale assurât l’indépendance plutôt que la subordination des individus[3].

L’approche libérale de l’autorité ne se réduit pas à une vue de l’esprit[4] ; elle trouve son fondement pratique dans une évolution sociale réelle qui travaille la morphologie des sociétés. La sacralisation de la personne, la progression de l’individualisme normatif sont des effets quasi-mécaniques de l’accroissement de la division du travail. De ce point de vue, la lecture libérale de l’autorité est, dans une certaine mesure, congruente à l’évolution historique, ce qui explique, du reste, pourquoi elle suscite la dénonciation néoréactionnaire. Mais elle ne l’est que jusqu’à un certain point. Si elle épouse le mouvement social de la progression des droits subjectifs, et manifeste un certain niveau de réflexivité collective vis-à-vis des règles qui organisent les collectifs humains, elle tend aussi à jeter une suspicion générale sur le principe même de normes sociales, toujours susceptibles d’apparaître comme des obligations indues et donc politiquement condamnables. En cela, la perspective libérale entrave la compréhension d’un acquiescement à l’autorité qui résulterait de la reconnaissance d’un idéal collectif partagé au sein de groupes déterminés[5], voire à l’échelon de la société globale (et, pourquoi pas, au niveau transnational) en raison de sa propension à naturaliser la réticence individuelle au fait de l’autorité.

Face au conservatisme et au libéralisme, le socialisme a pu suivre, ces dernières décennies, plusieurs pentes, parfois teintées de libéralisme ou de conservatisme. La première, autonome, est la voix libertaire et autogestionnaire, qui a emprunté à l’anarchisme une attitude à la fois sociale et antiautoritaire. Celle-ci consiste à faire siennes la défense et l’extension des droits subjectifs en refusant néanmoins de les dissocier des droits sociaux. Or s’il s’agit là d’une précaution bienvenue, elle ne s’opère, dans le cas libertaire, qu’au prix d’une contradiction. Alors que le courant anarchiste combat les processus d’étatisation de la société au nom de sa veine antiautoritaire[6], il tend à méconnaître le fait que les droits subjectifs comme les droits sociaux dépendent directement du processus inverse, celui par lequel l’État se socialise toujours plus, c’est-à-dire qu’il est affecté par un nombre croissant de problèmes sociaux sur lesquels il est attendu qu’il agisse. Une deuxième pente a comme conjugué la perspective socialiste du combat pour l’émancipation avec une pathologie libérale consistant à identifier toute asymétrie à un rapport de domination. Pour cette ligne, les formes que prend le processus de différenciation sociale ne doivent être défendues qu’en leur qualité de contribution à l’émancipation individuelle vis-à-vis des multiples formes d’assujettissement qui enserrent la société globale. Ce faisant, elle tend à la fois à essentialiser les droits des individus, ignorant leurs déterminants et leurs conditions sociales, et à dépolitiser les normes collectives qui résultent de la différenciation sociale, puisqu’elles sont tendanciellement considérées comme l’expression d’une justification des rapports de domination qu’il convient de dévoiler à tout moment. Une troisième pente, enfin, a amené certaines tendances socialistes à se conjuguer à l’idéologie réactionnaire pour naturaliser une autorité républicaine, rapidement devenue synonyme d’ordre public, devant s’imposer coûte que coûte, sans considération pour les normes des groupes sociaux qui forment la société globale.

Pourtant, il existe toujours une dernière modalité, celle à proprement parler d’un socialisme du présent[7]. Celle-ci commande de se défaire de toute évaluation morale de la question de l’autorité en substituant à son approche générale une interrogation sur ses fondements sociaux et historiques. Autrement dit, elle enjoint de repartir des enquêtes sur ce qui a été transformé réellement par l’évolution historique dans l’exercice des relations d’autorité[8]. C’est l’ambition du présent numéro : renoncer à une posture d’emblée morale au profit d’une analyse fondée sur les sciences sociales des transformations sociales à l’œuvre dans le rapport à un ensemble de relations d’autorité. Un fait saillant de cette transformation est ainsi l’accroissement des demandes d’autonomie et des exigences de protection des individus de toute emprise injustifiée. Faut-il pour autant en conclure qu’il y a là une crise de l’autorité ? Ne peut-on pas y voir davantage une évolution des processus de légitimation qui renforce la distinction entre le pouvoir et l’autorité, en soumettant cette dernière à un exercice critique constant, fondé sur l’attachement aux principes démocratiques ? L’autorité ne disparaîtrait donc pas mais deviendrait plus exigeante dans sa justification et par conséquent plus assurée dans ses fonctions.

Une telle perspective conduit-elle à s’aveugler quant à la portée des demandes d’autorité qui s’expriment dans la société et dont certaines appellent explicitement à abandonner ces dispositions critiques au profit d’un exercice autoritaire du pouvoir ?  S’il est possible de dire que les relations d’autorité sont de plus en plus soumises à demande de justification et à démonstration de leur fondement au regard des normes collectives, cette évolution vers des formes plus distanciées d’exercice de l’autorité suscite également, en réaction, des approches naturalisées de l’autorité et des exigences de respect inconditionnelles. Paradoxalement,  le besoin de justification publique de l’autorité peut déboucher sur des aspirations et des propositions autoritaires. Il en va ainsi des tendances complotistes qui invitent à remettre en cause toute autorité issue de la différenciation sociale et qui, de ce fait, inclinent à des options autoritaires perçues comme les seules à même de réordonner les rapports sociaux.

De ce point de vue, seule la réaffirmation d’une conception socialiste de l’autorité, entendue comme le point de vue politique récipiendaire des transformations sociales déjà à l’œuvre, que les sciences sociales permettent d’éclairer, semble en mesure de fournir une compréhension effective des rapports contemporains d’autorité. Telle est la voie d’émancipation de l’alternative entre la litanie réactionnaire de l’effondrement de l’autorité qu’il faudrait restaurer et la naturalisation libérale de la méfiance vis-à-vis de toute norme sociale.

Pour avancer dans cette direction et identifier le contenu positif de légitimation de l’autorité démocratique qui se dégage des pratiques sociales, le présent numéro propose d’envisager les transformations de l’autorité en mettant en relation l’émergence de dispositions critiques vis-à-vis de l’autorité non pas comme une remise en cause de son principe mais comme une demande d’autorité démocratique. À partir d’une approche de la démocratisation de l’assistance sociale, des assurances sociales et, bien sûr de l’école – qui peuvent apparaître à première vue comme autant d’institutions de contrôle social –, le numéro tâche de lier les transformations de l’autorité aux conditions institutionnelles de la démocratisation. Les aspirations à la restauration d’une autorité entendue comme l’exercice sans entrave d’un pouvoir sont ensuite envisagées comme une réaction à la dynamique de démocratisation, comme en témoigne par exemple le recours à la figure du chef dans les théories managériales technocratiques de l’entre-deux-guerre en Allemagne. Enfin, des témoignages de praticiens sur l’exercice de la médecine palliative ou les fonctions pénales et éducatives des juges des enfants ainsi que la discussion de travaux de sciences sociales sur la réaproriation féministe du rapport au corps dans l’acte médical, les conflits normatifs liés aux techniques de maintien de l’ordre ou encore les pédagogies alternatives, s’attachent à identifier les lieux d’émergence contemporaines d’une conception socialiste de la responsabilité.

Au fil de ces travaux, se dégage l’idée que, sous l’effet de la critique, l’exercice de l’autorité se distingue nettement du simple pouvoir et de la domination. Si cette disposition critique rend nécessairement mouvant le concept d’autorité, elle permet toutefois d’en dégager certains critères de légitimité, qu’il s’agisse de sa fonction pédagogique, de la coordination des pratiques sociales ou du respect des principes démocratiques et des obligations qui en procèdent. Loin de disparaître sous le coup de la critique, l’autorité s’en trouve renforcée. Plutôt que le lieu de la déploration d’un passé regretté, les transformations contemporaines du rapport à l’autorité apparaissent comme un vecteur institutionnel d’émancipation.

[1] « Entretien avec Bruno Retailleau », Le Journal du dimanche, 28 septembre 2024. Cf. notamment l’intreprétation de ces propos par le sénateur LR Francis Szpiner qui a assuré qu’il y avait eu mécompréhension collective sur ce que le ministre de l’Intérieur de Michel Barnier avait voulu dire, et que les interprétations malveillantes de ces propos devaient être rapportées au fait qu’il « y a une demande d’autorité, [que] Bruno Retailleau incarne », ce qui « gêne un certain nombre de gens » (BFM-TV, 30 septembre 2024).

[2] « Nicolas Sarkozy veut « tourner la page de mai 1968 », Le Monde, 29 avril 2007.

[3] Jean-Fabien Spitz, La République ? Quelles valeurs ? Essai sur le nouvel intégrisme politique, Paris, Gallimard, 2022.

[4] Pas plus, du reste, que l’approche néoréactionnaire, qui se traduit au quotidien par la déploration de la déliquescence des principes fondateurs des sociétés modernes, que ses promoteurs repèrent dans l’évolution générale des mœurs et des codes interactionnels.

[5] Cyril Lemieux, « Autorités plurielles : le cas des journalistes », Esprit, mars-avril 2005, p. 101-114.

[6] Ce qui ne signifie pas qu’il n’y aurait pas de pensée anarchiste de l’autorité ; c’est au contraire un enjeu important, par exemple dans l’œuvre de Mikhaïl Bakounine.

[7] Cyril Lemieux, « Quel est l’avenir du socialisme ? », Germinal, 7 (2), 2023, p. 32-45.

[8] Pierre Karila-Cohen, « L’autorité, objet d’histoire sociale », Le Mouvement social, n°224, 2008/3, p. 3-8.

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