Numéro #10 – Vers un socialisme féministe

« Vers un socialisme féministe », Germinal #10, juin 2026, dir. Adeline Blaszkiewicz-Maison et Lucie Rondeau du Noyer

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Vers un socialisme féministe – Edito

Adeline Blaszkiewicz-Maison et Lucie Rondeau du Noyer

Pour envisager la portée d’un socialisme féministe contemporain, il convient d’une part de comprendre les relations complexes et contrariées qu’ont entretenues, dans l’histoire, les mouvements féministes et socialistes, et d’autre part d’adopter une approche pratique du féminisme, considérée à partir des manifestations de toutes les formes de luttes pour l’égalité des sexes. À travers un rapport critique au cadre institutionnel du travail des femmes et à ses évolutions, se dessine l’horizon d’une organisation sociale plus égalitaire. Ce numéro entend ainsi nourrir la réflexion sur le féminisme socialiste comme point d’ancrage pour penser les conditions concrètes de l’égalité, notamment en ce qui concerne l’organisation du travail et l’éducation sexuelle et affective, en rupture avec les formes de domination masculine qui pèsent sur l’ensemble des groupes sociaux.

 

Les relations contrariées du socialisme et du féminisme

Entretien avec Françoise Thébaud

Si le socialisme et le féminisme partagent une même aspiration à l’égalité, leurs liens ont longtemps été complexes voire contrariés. L’historienne Françoise Thébaud revient sur les dynamiques de confrontation mais aussi de convergence entre socialisme et mouvements féministes, de la critique des mouvements féministes « bourgeois », aux liens entre le Parti socialiste et le féminisme de la « deuxième vague » en passant par les débats sur la réglementation du travail des femmes.

 

Du moment 68 à aujourd’hui : débats entre socialistes et féministes

Michelle Zancarini-Fournel

À la suite du moment 68, le militantisme féministe se développe et les enjeux liés au droit à disposer de son corps et à l’égalité dans les rapports sexuels parviennent, avec difficulté à s’intégrer progressivement au discours porté par les partis politiques de gauche. Un retour sur l’histoire de ces débats et sur les résistances du monde politique à accepter les revendications féministes permet d’éclairer les tensions contemporaines entre socialisme et féminisme.

 

De la fabrique lyonnaise à la Self Employed Women Association indienne : retour sur la politisation du travail des femmes dans l’industrie

Entretien avec Manuela Martini

L’histoire de l’organisation des ouvrières, en atelier et à domicile, dans le monde de la fabrique textile de l’industrie française du XIXe siècle permet d’envisager, sur le temps long, la manière dont l’accès au métier a contribué à former les revendications sur l’égalité entre les hommes et les femmes au travail. Le cas de l’action contemporaine de la Self Employed Women Association en Inde, née au sein du syndicalisme textile du Gujarat au début des années 1970, permet de poursuivre cette réflexion et d’envisager les liens entre féminisme et mouvement coopératif et associatif comme alternative à l’exploitation du travail informel/indépendant.

 

Socialismes africains : contre les mouvements de femmes, mais pour leurs droits ? 

Florence Wenzek

Comme d’autres socialismes mondiaux, les socialismes africains ont souvent porté un discours engagé sur l’égalité entre femmes et hommes et l’ont intégrée à leur programme révolutionnaire. Au-delà des discours, quel impact leurs politiques ont-elles eu sur les conditions féminines ? Pour répondre à cette question, cet article compare une quinzaine d’États africains s’étant brièvement ou durablement proclamés socialistes durant les décennies 1960, 1970 et 1980. Il montre comment ces régimes socialistes africains ont généralement muselé les mouvements de femmes, tout en menant des politiques qui ont élargi leurs droits et amélioré leurs conditions de vie, en dépit de controverses, tensions et limites diverses.

 

« Elle est la force et la tempête » : la figure de la mère dans les romans d’Annie Ernaux, un féminisme pragmatique par l’expérience sociale

Marion Bet

Au travers de la figure de la mère dans les romans d’Annie Ernaux, notamment La femme gelée et Les Armoires vides, se détache une figure du féminisme pragmatique, largement porté par l’activité commerçante de la mère mettant en évidence la manière dont les gestes et les actions du quotidien peuvent contribuer à nourrir et transmettre les aspirations à l’égalité.

 

Travail des femmes et désindustrialisation : la persistance des discriminations de genre

Entretien avec Amandine Tabutaud

Si le développement du travail salarié des femmes permet l’accès à un statut professionnel qui constitue un vecteur d’émancipation, l’histoire du travail des femmes au XXe siècle met également en avant la persistance des discriminations de genre dont la période de désindustrialisation constitue un révélateur.

 

Où en sont les féminismes dans l’espace post-soviétique ?

Anna Sidorevich

Depuis la chute de l’URSS, de nombreux mouvements et approches,  féministes ont émergé en Europe de l’Est et en Asie centrale. Cet article revient sur ces courants et sur les principaux développements théoriques à travers trois axes, déterminés à la fois par le contexte géopolitique et par la circulation transnationale des idées et pratiques. Il examine d’abord les positions contrastées de la région face aux violences faites aux femmes, notamment à travers la Convention d’Istanbul. Il analyse ensuite les rapports complexes entre féminisme et nationalisme. Enfin, il s’intéresse aux enjeux d’impérialisme épistémologique et aux rapports de pouvoir au sein des mouvements féministes de l’espace postsoviétique. L’article se conclut par une réflexion sur les obstacles rencontrés par le féminisme socialiste dans la région.

 

Au-delà du féminisme, pour un anti-impérialisme décolonial ? Le cas kurde

Somayeh Rostampour

Plutôt que de se définir comme « féministes » et de risquer d’être assimilées à des mouvements coloniaux, occidentaux ou impérialistes, les militantes du PKK ont élaboré à partir de 2008 la Jineolojî, cadre théorique endogène à la lutte kurde et « science des femmes » destinée à critiquer ensemble l’État, le capitalisme et le patriarcat. Si elle n’est pas exempte de contradictions, la Jineolojî apporte une contribution décisive à la théorie et à la praxis féministes contemporaines, comme le montre l’écho mondial réservé à son slogan « Femme, Vie, Liberté ».

Inde : les mouvements féministes à l’épreuve du backlash

Caroline Michon

En Inde, les mobilisations féministes, ancrées dans plus d’un siècle de luttes, connaissent depuis les années 2010 un renouveau porté par une jeunesse connectée et porteuse d’engagements intersectionnels. Malgré la répression politique, la montée du nationalisme hindou, la censure des ONG et les violences en ligne, les actions féministes restent vives et inventives. Elles mêlent tradition militante, activisme étudiant et revendications LGBTQI+ dans un contexte social qui reste profondément inégalitaire.

 

De l’importance de distinguer entre féminismes libéral et socialiste

Cyril Lemieux

L’approche socialiste du féminisme met en avant le fait que l’objectif que toutes et tous accèdent à plus d’autonomie individuelle et que l’égalité progresse entre les sexes doit toujours s’envisager à partir de la position occupée au sein de la société par les groupes sociaux les moins favorisés en termes de revenus, de patrimoine et de niveau de diplôme. Il en résulte qu’alors que l’approche libérale dénonce les obstacles que rencontre le discours universaliste de l’émancipation féminine dans les milieux populaires, le socialisme féministe s’efforce d’interroger la manière dont les aspirations à la justice entre les sexes proviennent des processus d’intégration sociale, c’est-à-dire de la façon dont dominations masculine, sociale et raciale se lient concrètement dans les situations d’apprentissage et de travail. Une politique d’égalité visant les professions du care ainsi qu’une éducation sexuelle sociologisée apparaissent alors comme l’horizon pratique d’une politique féministe socialiste.

 

La femme au foyer est-elle l’avenir de l’homme ? Une lecture croisée de Selma James et de Maria Mies

Lucie Rondeau du Noyer

La lecture croisée des travaux de Selma James et Maria Mies, récemment traduits en français, révèle une critique radicale du « socialisme scientifique » et une défense de l’autonomie des mouvements féministes au sein des luttes sociales. Selon ces autrices, le travail domestique, qui est au cœur de la reproduction du capitalisme, fait des « femmes au foyer » des actrices révolutionnaires essentielles. Leur analyse, centrée sur l’exploitation invisible de ce travail, propose des stratégies de transformation sociale qui dépassent les cadres traditionnels du mouvement socialiste.

 

Pour un enrichissement sociologique de la notion de consentement 

Marion Bet

Si la notion de consentement accompagne les luttes féministes et peut constituer un vecteur de protection juridique significatif, ne risque-t-elle pas de conduire à une contractualisation non-protectrice des relations sexuelles entre hommes et femmes, au sens où elle présuppose que la formalisation d’un consentement induit mécaniquement la non-violence du rapport et la nature égalitaire des deux acteurs de l’interaction ? Pour prendre au sérieux l’égalisation des rapports entre les sexes, il convient d’aller au-delà d’une conception formelle du consentement au profit d’une réflexion sociologique sur les formes d’emprise qui se rattachent aux relations sexuelles.

 

La formation contre les violences sexistes et sexuelles en entreprises

Entretien avec Maxime Ruszniewski

Cet entretien avec Maxime Ruszniewski, fondateur de Remixt, qui accompagne les entreprises dans la formation aux sujets diversité et inclusion, revient sur les évolutions, les obstacles et les enjeux de la prévention des violences sexistes et sexuelles au travail.

 

Le savoir de la majorité, un obstacle à l’émancipation collective

Julia Christ

Dans une perspective socialiste, l’émancipation des femmes est également considérée comme un vecteur d’émancipation des hommes. Or, une réelle égalisation suppose une remise en cause de la conviction du groupe des hommes de détenir le savoir le plus complet possible sur ce qu’est l’idéal suprême de l’émancipation, à savoir l’individu autonome. Ce n’est pas d’intégration de nouveaux points de vue sur cet idéal qu’il doit s’agir, mais de la reconnaissance par ceux qui historiquement se sont consolidés en majorité que les savoirs minoritaires sur les idéaux communs sont aussi complets, voire plus étendus, que le leur.

 

Ce que l’écoféminisme fait à l’écosocialisme

Entretien avec Alexis Cukier

Alexis Cukier explore ici la manière dont les travaux de penseuses écoféministes telles que Maria Mies et Ariel Salleh peuvent guider le développement d’une stratégie écosocialiste au XXIe siècle. Bien que certaines rejettent l’étiquette de « féministes marxistes », leurs analyses du travail des femmes et de la subsistance ont incité les marxistes écologistes à prendre en compte les enjeux de genre et de reproduction. Sur le terrain, les luttes écoféministes ont également permis de concevoir et d’expérimenter des formes de travail et de vie alternatives au salariat capitaliste. Elles constituent autant de précédents pour penser aujourd’hui l’articulation entre les luttes féministes, écologistes et ouvrières, ainsi que l’émergence d’un écosocialisme « par en bas ».

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